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[2] LES YEUX OUVERTS ET FERMÉS

« Je poursuivis le développement de la technique des papiers collés en bannissant la volonté dans la composition, et m’en remettant à une exécution automatique. J’appelais cela « travailler selon les lois du hasard », la loi qui contient toute les autres, et qui nous échappe, aussi bien que la cause première qui fait jaillir toute vie et qui ne peut être éprouvée que par un total abandon à l’inconscient. J’affirmais que celui qui suivait cette loi créait la vie à l’état pur. »

Au moment de Dada, et de manière récurrente par la suite, Arp a opté pour l’effacement de l’artiste-sujet, laissant échapper ses créations à son propre contrôle. Pour ce faire, il s’en remet tantôt à une forme d’automatisme, tantôt aux lois du hasard – d’où les deux sous-parties de cette section.
Dans le premier cas, Arp se laisse guider par l’émotion intérieure pour laisser libre cours à une écriture spontanée, quasi automatique, dans des dessins à l’encre de Chine réalisés au milieu des années 1910 et qui ont pour point de départ des objets de la nature : branches cassées, racines, herbes, pierres dont ne subsiste que le « tressaillement » – c’est par ce terme que Arp qualifiait les œuvres de Kandinsky, qui ont indéniablement marqué ses dessins. Arp lui-même a mis en relation ces dessins avec ses premiers reliefs en bois colorés dont les formes dites « terrestres » sont à comprendre comme des abréviations de la nature. Arp continuera d’explorer les ressorts de cette écriture automatique, notamment dans les années 1930 et 1940 : tantôt la ligne devient pure calligraphie, tantôt elle prend un aspect brut, notamment dans des huiles et des gouaches telles que la série dédiée à Sophie Taeuber-Arp (décédée accidentellement en 1943).
Dans le second cas, Arp décide de bannir les sacro-saintes lois de la composition et d’y substituer les « lois du hasard » chargées de disposer, à la place de l’artiste, les morceaux de papier dans les collages des années 1916-1917. Il faut chercher l’origine de ces « lois du hasard » dans la nature, et plus précisément dans son principe d’organisation, celui de la « constellation ». La nature en effet travaille avec un nombre d’éléments limité et semblable – on pense aux étoiles dans le ciel, mais aussi aux fleurs dans les champs, aux arbres dans les forêts – qu’elle groupe et regroupe dans des constellations diverses. Selon Arp, ces éléments apparemment placés au hasard, seraient en réalité reliés entre eux par des lois imperceptibles pour l’homme : c’est ce qui explique l’expression si paradoxale des « lois du hasard », des lois qui régissent la distribution de morceaux de papier quadrangulaires dans les collages des années 1916-1917 mais aussi des formes ovoïdes, souvent dites « cosmiques », dans les reliefs des années 1930 et 1940.
Si ces deux procédures reflètent bien l’idée d’œuvres réalisées « les yeux fermés », il ne faut pas omettre l’autre terme de la proposition : car quoi que Arp, ou des témoins, aient pu en dire, ces œuvres sont aussi faites « les yeux ouverts ». Il est facile de démontrer qu’il y a accommodement avec le hasard – sinon comment expliquer que les éléments des collages s’organisent toujours selon le même principe compositionnel, celui de la grille – ainsi qu’un contrôle de l’écriture automatique – sinon pourquoi l’encre de Chine s’incorporerait-elle à un dessin préparatoire ?

 

* Les citations placées en tête de chaque paragraphe sont toutes de Hans Jean Arp et sont tirées de  Jours effeuillés. Poèmes, essais, souvenirs 1920-1965, Paris, Gallimard, 1966. Elles ne seront pas nécessairement intégrées à l’exposition elle-même.